La bataille sur le terrain devrait être épique, sauf que le plus grand enseignement de la finale pourrait venir de la touche.

L’immense majorité des médias couvrant le College Football Playoff Championship Game ont parlé, de près ou de loin, des similarités entre l’escouade de Nick Saban, roi déchu de la conférence SEC, et celle de Kirby Smart, outsider aux dents longues.

Les animations offensives d’Alabama et de Georgia reprennent à peu de choses près des principes identiques, basés sur la propension à maitriser le ballon et le chronomètre plutôt que de tenter le diable et de forcer une conclusion contre-nature.

Ces identités ont été vérifiées une nouvelle fois lors des demi-finales ; les Bulldogs ont renversé la rencontre grâce à leur running backs tandis que le Crimson Tide ne s’est pas affolé et a suivi le diktat défensif de son adversaire pour conclure les opportunités de field goals qui se présentaient, avant d’enfoncer le clou à coup de turnovers forcés par la défense.

Outre les philosophies, les structures et les plans similaires, on ne peut pas dire non plus que les effectifs soient drastiquement opposés.

Les deux lignes offensives comportent les mêmes forces et les mêmes faiblesses. Les running backs de Georgia apportent une présence réellement transcendante tandis que les receveurs d’Alabama, et notamment Calvin Ridley, sont davantage susceptibles de percer les lignes arrières de l’adversaire. Les deux quarterbacks sont relativement limités, mais tout de même des qualités propres à chacun. En défense, le pass-rush des Bulldogs allié à la présence époustouflante de Roquan Smith chez les linebackers égalent plus ou moins à la force herculéenne de la défense contre la course supportée par la solidité de la couverture aérienne du Crimson Tide.

Peu d’éléments séparent réellement les deux finalistes, en somme, d’autant plus qu’ils sont issus de la même conférence SEC où les philosophies ne sont jamais très loin l’une de l’autre.

Enfin, peut-être que l’expérience d’une finale nationale tombe on ne peut plus logiquement dans l’escarcelle d’Alabama : Georgia participe à son premier Championship Game depuis 1980… alors que le Crimson Tide à jouer lors de cinq des huit dernières finales organisées (par le BCS ou le CFP).

Contexte : en 1980, le running back freshman Herschel Walker venait à peine de poser ses valises à Athens. Les Bulldogs ne s’étaient pas présentés jusqu’en finale nationale jusqu’a aujourd’hui.

Un pan de cette confrontation fascine, et cela ne concerne pas de joueurs.

Kirby Smart et Nick Saban s’affrontent (enfin) après avoir été complices pendant près d’une décennie.

Kirby Smart a pris la direction des Bulldogs il y a deux ans de cela, au moment où la direction athlétique de l’université a senti qu’il était temps de se séparer de Mark Richt à la suite de plus de 10 ans de bons et locaux services. Le but visé était clairement de franchir un cap et de viser les plus hautes sphères de la scène nationale.

Autant dire que la mission est d’ores et déjà réussie ; et l’on pourrait dire que Kirby Smart a dépassé les attentes en se qualifiant pour le College Football Playoff Championship Game au bout de la seconde année, et ce malgré une pression immense de la part de l’université et des fans.

Il ne faut pas oublier non plus que Kirby Smart a été lancé dans le grand bain universitaire assez brutalement. La renaissance d’un des programmes les plus prestigieux du pays incombait effectivement à un homme qui devenait head coach pour la première fois de sa carrière.

Que l’on croit ou non en la réussite de Kirby Smart, ce défi relevait presque de la mission impossible. Et pourtant, elle semble réussie à ce jour.

Le jeune head coach de Georgia ne débute pas dans le métier, non plus. Il a même été élevé à la bonne école, en étant le protégé de Nick Saban depuis près d’une décennie à trois endroits différents. Il a connu l’actuel head coach d’Alabama sur les terres de LSU en 2004, pour une seule saison, avant de le retrouver deux ans plus tard en NFL, auprès des Dolphins de Miami. Et à partir de ce moment-là, ils ne se sont plus quittés jusqu’en 2015.

Kirby Smart a maintenu le poste de coordinateur défensif du Crimson de 2008 à 2015, alignant les performances défensives exceptionnelles année après année tout en recrutant des cargos de prospects 5-étoiles à la sortie du lycée.

C’est en étant l’administrateur de la défense d’Alabama qu’il a appris à connaitre Nick Saban. Il est très compliqué de pouvoir s’entendre avec l’entraineur principal du Crimson Tide au cours d’une longue période, et encore moins pendant 8 saisons consécutives.

Kirby Smart l’a fait ; et cela explique en partie les qualités similaires que les deux hommes possèdent.

L’un joue son héritage, l’autre n’espère que fournir ses étagères d’un trophée supplémentaire.

Hormis l’expérience qui, évidemment, ne se trouve pas au même stade de carrière, on pourrait aisément considérer les deux head coaches comme identiques dans la façon de mener un programme. Cela réduit ainsi drastiquement les distinctions entre les oppositions sur le terrain.

Et pourtant, c’est ce que l’on pourrait croire. A philosophie et plans de jeu similaires, les enjeux des uns-contre-uns à chaque position sont décuplés et la réussite de l’une sur l’autre s’avère d’autant plus cruciale.

Il est facile de penser que Nick Saban détienne un avantage considérable sur Kirby Smart à ce jeu.

L’entraineur d’ores et déjà légendaire du Crimson Tide pourrait savoir au préalable les pensées et les décisions de son ancien coordinateur défensif pour l’avoir formé pendant de longues années. De la même manière, il pourrait maitriser un plan de jeu plus ou moins équivalent du fait qu’il ait instigué celui-ci et le gère depuis plus longtemps. Mais le football universitaire nous montre à chaque semaine que les surprises et les renversements de situation construisent les victoires, surtout au plus haut niveau.

C’est grâce à ce dernier point que Kirby Smart possède un avantage sur son aîné, comme le pense un entraîneur anonyme au micro de Pete Thamel pour Yahoo! Sports :

“Je crois que Kirby Smart tient la main gagnante dans ce duel [avec Nick Saban]. Kirby connait Nick comme un livre, alors que Nick connait Kirby, mais il ne le connait pas en tant que head coach.”

Kirby Smart a longuement mûri sous la houlette de Nick Saban au fil des années, apprenant du meilleur entraineur qu’il existe dans le business actuel. Mais il a continué à se développer depuis son arrivée à Georgia. Il a laissé les rennes de l’attaque à Jim Chaney, qui propose une approche quelque peu différente de celle de Brian Daboll à Alabama, suivant davantage les directives de son boss.

Le head coach de Georgia possède un léger avantage face à son mentor ; mais rien n’entrera en pratique s’il ne tient pas sa feuille de route et ne la calque pas à celle de Nick Saban.

Il tient d’ailleurs une opportunité rêvée pour se distinguer de son précédent (et dernier) supérieur hiérarchique. En s’imposant face à Nick Saban au College Football Playoff Championship Game, Kirby Smart pourrait effacer pour de bon l’ombre dans laquelle il évolue depuis 2006… et celle des anciens assistants malheureux de Nick Saban. Ce n’est qu’une anecdote mais il peut devenir le premier assistant devenu head coach à battre ce dernier ; il possède un record de 11-0 face à ses anciens sous-fifres (Derek Dooley, Jim McElwain, Will Muschamp, Mark Dantonio et Jimbo Fisher).

En revanche, remporter un titre national serait immensément plus important à Kirby Smart. Il pourrait enfin porter au plus haut les couleurs de la nouvelle vague de head coaches talentueux et s’affirmer comme un “winner“.

Il pourrait trainer cette défaite tout au long de sa carrière. Kirby Smart pourrait demeurer le protégé de Nick Saban qui n’arrive pas à le vanner en face-à-face. En effet, il existe peu de chances que les deux hommes se rencontrent à nouveau en finale nationale d’ici à la fin de leur carrière respective ; une telle opportunité ne se présente qu’un seule fois et elle pourrait se transformer en tatouage indélébile pour l’entraineur des Bulldogs.

Son héritage débute avec le College Football Playoff Championship Game.

La rédemption des Bulldogs est bien belle mais il s’agit d’un scénario que l’on voit, a minima, une fois par an en football universitaire. Cependant, renverser son mentor, qui s’avère être le meilleur entraineur de l’histoire du sport (qualification à débattre), n’est pas donné à tout le monde. Kirby Smart ne peut pas se manquer s’il veut se faire une place au soleil.

A l’inverse, Nick Saban ne joue pas grand chose. Un cinquième titre national en neuf saisons ne fera que cimenter une réputation qui n’est plus à écrire. Un nouveau trophée ne sera que de la quincaillerie supplémentaire pour fournir des étagères déjà complètes.

Nick Saban a l’opportunité de poser son empreinte sur un énième de ces anciens assistants ; Kirby Smart cherche à tout prix à sortir de la coupe de son mentor pour s’imposer comme un des meilleurs entraineurs de la génération actuelle.

Pas de pression, Kirby, ton héritage est seulement en jeu face à l’homme qui t’a forgé.