128 années. 118 rencontres. Mais toujours une portée unique malgré les âges, les époques et les personnages.

Le Army-Navy Game n’est pas une rivalité comme les autres.

Les deux académies militaires se trouvent toujours, aujourd’hui, à la recherche d’une victoire qui permettrait d’assouvir leur domination sur l’autre ; un objectif commun à n’importe quelle rivalité sportive et qui prédomine depuis la première rencontre entre les Midshipmen et les Black Knights.

Mais à y regarder de plus près, le produit du terrain n’est que la face émergée de l’iceberg, la représentation de tous les éléments infondés que l’oeil amateur du supporter du dimanche (enfin, du samedi) ne peut apercevoir.

Le Army-Navy Game n’est pas une rivalité comme les autres : elle est tout simplement le point culminant de toutes les caractéristiques qui régissent le football universitaire tel qu’on le connait à l’heure actuelle.

Ou devrait-on dire, qui ancrent le football universitaire dans ses traditions fondatrices du passé.

 

Un impact indéniable sur l’Histoire

 

Le football universitaire connait des mutations perpétuelles, à l’instar de n’importe quelle ligue sportive.

Les compositions structurelles ont évolué et continuent d’évoluer à vitesse grand V, quittant les terrains vagues boueux du New Jersey pour s’exporter vers des enceintes de plus de 90 000 places en plein Michigan ou bien en banlieue de Los Angeles.

Il est bien loin le temps où les matchs ressemblaient plutôt à des combats de gladiateurs anarchiques, proches d’un rugby sauvage, empreinte des premières années d’un sport qui cherche encore son identité.

Une époque où les académies de la Navy et de l’Army décident d’organiser leurs premières oppositions.

Plus précisément le 29 novembre 1890.

Les Cadets de l’Army lancent cette année-là un challenge à l’académie rivale de la Navy sur le terrain d’un tout nouveau sport, que l’on n’appelle pas encore football à ce moment. Les Midshipmen s’étaient déplacés à West Point et revenaient à la maison avec une la première victoire d’une rivalité qui ne fait que naître.

(Crédit photo : Creative Commons)

A partir de ce moment, les deux équipes se rencontrent régulièrement jusqu’en 1930, année où la rivalité est devenue un événement annuel rythmant la saison de football universitaire.

Très peu d’équipes étaient conçues avant le premier Army-Navy Game. Très peu de matchs n’avaient eu lieu avant le premier Army-Navy Game. Et très peu de rivalités n’ont été autant jouées que le Army-Navy Game. Outre l’aura des deux académies, le simple fait que le paysage du sport ne peut être divisible de cette rencontre propulse l’événement au centre de l’attention.

Nombre d’innovations ont vu le jour pour et au cours du Army-Navy Game.

Le premier casque en cuir de l’histoire du football ? Il a été porté par Joseph Mason Reeves en 1893 après qu’un docteur lui avait prévenu qu’un nouveau choc à la tête pouvait lui causer une “démence instantanée”.

La première retransmission nationale d’un match de football ? Le Army-Navy Game en 1945 (!), dans le cadre du “Game of the Century” entre #1 Army et #2 Navy. Un titre national était en jeu alors que la Seconde Guerre Mondiale faisait rage et les Black Knights ont remporté ce match, obtenant leur deuxième championnat consécutif (avant de récidiver pour une troisième couronne l’année suivante).

Le premier replay instantané au cours d’un match de football ? L’Army-Navy Game de 1963, à la suite d’un touchdown inscrit par les Cadets.

Mais cette partie jouée en 1963 devrait être considéré comme le véritable “Game of the Century”, non pas pour les exploits sportifs des deux équipes, mais davantage pour la connotation que cette confrontation a laissé.

 

La passion de tout un pays, d’abord

 

1963. Une année noire outre-Atlantique alors qu’elle ne signifie pas grand chose pour nous, français.

Le 22 novembre 1963, plus exactement, les Etats-Unis d’Amérique connaissait une des pires tragédies de son historie avec l’assassinat de leur Président, John Fitzgerald Kennedy. La nation était sous le choc d’un tel attentat alors que la Army-Navy Game devait se jouer à peine une semaine plus tard.

Jacqueline Kennedy a certainement pris une décision, à cet instant, qui changea à tout jamais l’imaginaire régnant autour du Army-Navy Game. Elle a demandé aux deux académies de jouer cette rencontre, non pas le 30 novembre, comme il était initialement prévu, mais plutôt le 7 décembre, 20ème anniversaire des attentats de Pearl Harbor.

102 000 personnes s’étaient massés au Philadelphia Municipal Stadium pour une victoire de la Navy, derrière le leadership d’un certain Roger Staubach.

Le quarterback junior remporte en 1963 le Heisman Trophy et mène les Midshipmen jusqu’au Cotton Bowl, lieu où doit se tenir de la finale nationale face à Texas. Celle-ci est malheureusement perdue, mais le Army-Navy Game a gagné ses lettres de noblesse.

Le fait que le Army-Navy Game soit un événement annuel, impactant la majorité de la population américaine, a permis de restaurer un sentiment de normalité.

La tradition du Army-Navy Game réside justement en ce sens : quatre heures par an, le deuxième samedi du mois de décembre, les divisions s’effacent pour laisser place à un moment de communion entre tous les américains.

Outre les tragédies nationales qui ont forgé cette union indéfectible avec la rencontre, l’appartenance directe de l’écrasante majorité des familles américaines à l’académie militaire ou navale est certainement le point essentiel d’une passion sans bornes pour un match de football.

Mais ce n’est pas un simple match de football.

Les deux équipes rivales représentent une notion commune à chacune des familles investies dans l’armée nationale : un membre de la famille, proche ou lointain, s’est engagé un jour ou l’autre pour sa patrie.

Comprenez ainsi que tout le monde est investi dans cette rencontre. Au lieu de jouer les diviseurs tels que peuvent le faire les rivalités entre Alabama et Auburn, Michigan et Ohio State ou USC et UCLA, celle-ci rassemble les membres de chaque famille et les familles entre elles.

Une famille pro-Navy face à une famille pro-Army ? Evidemment que les petites piques fusent entre elles. Mais rien ne casse le lien qui unit deux familles, ou bien les membres d’une même famille, qui ont perdu un ou des êtres chers engagés dans l’armée.

Le sport, oui, mais la représentation d’une relation bien particulière de toute une nation, davantage.

 

Un rassemblement à la corde très “U.S.A.”

 

Les véritables fans de football universitaire peuvent vous annoncer avec facilité que les rencontres sur terrain neutre ne dessinent pas avec précision l’âme du sport. La neutralité ne signifie pas correctement l’investissement des supporters envers leur université de coeur.

Et pourtant, le Army-Navy Game n’a été disputé qu’à seulement six reprises de son histoire à West Point et Annapolis.

Philadelphie, New York, Baltimore, Chicago et même Pasadena.

Pourquoi le plus américain des événements de football universitaire n’est pas ancré dans l’âme du sport, sur les campus respectifs ?

Il ne fait nul doute que le fait que le Président des Etats-Unis, Grover Cleveland, ordonne un arrêt temporaire de la rivalité en 1893 après le Army-Navy Game de cette année-là, a joué un rôle majeur. La rencontre se disputait jusqu’alors sur les campus des académies, et la victoire des Midshipmen avait lancé des heurts entre les deux équipes, culminant à une rumeur de duel armé entre un général et un amiral.

Mais bien plus que cette anecdote aussi bien véridique que représentative de l’impact du Army-Navy Game, ces matchs sur terrain neutre envoient un message fort et clair.

Le Army-Navy Game n’est pas qu’un événement universitaire, bien au contraire, il est par-dessus tout un événement rassembleur de tout un pays.

 

 

Sur les 118 rencontres jouées entre l’Army et la Navy, 87 l’ont été à Philadelphie. Et ce depuis 1899, petit clin d’oeil à un passé meurtri par la sauvagerie des premières années. Au Franklin Field, au Municipal Stadium (renommé John Fitzgerald Stadium à la mort du Président), et aujourd’hui, au Lincoln Financial Stadium.

Toutes ces enceintes de Philadelphie personnifient le Army-Navy Game.

Mais la vraie preuve d’un tel rassemblement prend réellement forme lors des quelques matchs hors des bases de Philadelphie.

L’unique déplacement à Chicago, en 1926, devait célébrer la Première Guerre Mondiale. Les deux académies ont joué au Soldier Field, qui est devenu ce jour-ci un monument de célébration nationale des américains ayant participé à la “Grande Guerre” sur les terres européennes.

En 1983, au sein du mythique Rose Bowl de Pasadena, en Californie, s’est déroulé le seul match de l’histoire du Army-Navy Game à l’ouest du Mississippi. A des milliers de kilomètres de leurs bases, 81 000 personnes étaient tout de même présentes dans les tribunes dans le cadre d’un match qui célébrait, cette fois-ci, les nombreuses installations et personnes ayant servi basées sur le Côte Ouest des Etats-Unis.

 

Une rivalité iconique même sur le terrain

 

Si vous ne deviez voir qu’un seul match de football universitaire dans votre vie, il n’y a aucune question à se poser. Le Army-Navy Game doit être celui-ci.

N’importe quelle personne présente pour un Army-Navy Game pourra attester d’une seule chose : il est impossible de ne pas être submergé par l’émotion d’un environnement aussi particulier que le match lui-même.

Outre les joueurs de chaque équipe sur le gazon, les troupes de chaque académie habillés de leurs uniformes officiels composent une partie des tribunes et donnent le ton d’une partie qui les représente tout autant que les gladiateurs à casque et épaulières. La parade des Cadets et des Midshipmen au centre du train rappellent que les joueurs serviront leur pays dans les années à venir.

Les signes sont légion pour illustrer la portée d’un Army-Navy Game. Et au moment du coup de sifflet final, quelle que soit l’équipe en tête au tableau des scores, les Etats-Unis ressortent vainqueurs.

Oui, le Army-Navy Game est le football universitaire dans son univers le plus pur.

(Crédit photo : U.S. Navy-Petty Officer 2nd Class Danian C. Douglas)

Chaque joueur sur le terrain au mois de décembre, sous un soleil radieux, une pluie glaçante ou une neige abondante, représente un bout de l’armée qui a perdu ses hommes sur le champ de bataille et rappelle que l’université n’est qu’un passage vers une carrière si ce n’est une vie au service de leur pays.

Cette philosophie iconique à elle-seule enchante les supporters devant leurs écrans.

Mais le produit sur le terrain depuis quelques années se rapproche de plus en plus des grandes heures de la rivalité entre les académies. Les Black Knights ont rompu en 2016 la série de 14 victoires consécutives de la Navy avec une superbe victoire, à la loyale, conclue par les joueurs et leurs collègues comme s’ils avaient remporté un titre national.

La saison suivante, en 2017, l’Army a récidivé et a remporté une seconde rivalité consécutive ; une première série de succès depuis 1996 alors que les Black Knights possédaient une série de 6 victoires. Et afin d’ajouter une saveur particulière à cet événement, la rencontre s’est déroulée sous une tempête de neige et s’est conclue sur une tentative de field goal, manquée, qui pouvait offrir une victoire à la dernière seconde à la Navy.

Mais, surtout, les deux rivaux sont les meilleurs représentants actuels d’un pan presque oublié du football universitaire.

La célèbre attaque “triple-option” qui a composé les beaux jours passés du sport ne peut être mieux accommodée qu’avec l’Army et la Navy. La rencontre entre les deux équipes met en scène un football du passé dans sa forme la plus pure.

 

 

Et il suffit simplement de regarder à la dernière rencontre entre les deux rivaux pour comprendre leur style de jeu.

6 séries offensives pour les Black Knights contre 7 pour les Midshipmen. Sur les cinq séries de la seconde mi-temps, l’Army a tenu le ballon pour 9min21 puis 7min40, avec le touchdown de la victoire au bout, et la Navy a connu deux séries de 5min et un three-and-out de 2min04 de jeu. Chacune des équipes n’a tenté qu’une seule passe au cours de la partie, et ont couru pour un total de 515 yards. Aucune des équipes n’a commis de turnovers, et seulement 6 pénalités ont été provoquées.

Ce n’est clairement pas un jeu que l’on retrouve régulièrement à l’heure actuelles, et pourtant, cela ne nous empêche en rien de nous passionner à chaque saison pour l’Army-Navy Game.

Cette saison, l’Army se présente pour le match le plus important de la saison avec un statut de favori clair et net ; à l’inverse, seulement deux ans après une série de 16 victoires consécutives, la Navy possède son total de victoires (3) le plus faible depuis 2002.

Les Black Knights se trouvent en position d’assouvir leur position de domination : une victoire offrirait la troisième saison à plus de 10 victoires dans l’histoire du programme de football et permettrait de remporter le Commander-in-Chief’s Trophy pour la seconde saison consécutive.

Malgré une saison décevante, loin des standards imposés par Ken Niumatololo, les Midshipmen peuvent rattraper toutes les bévues de leur saison avec une simple victoire lors de l’Army-Navy Game.

Comme si un dernier élément pouvait attester de la magnitude de cette rivalité légendaire.

“Go Navy ! Beat Army !”

“Go Army ! Beat Navy !”