Mathilde Rey Oregon Ducks Athlétisme
(Crédit photo : Oregon Ducks Athletics)

Mathilde Rey (Oregon) : “j’ai de meilleures conditions que certains pros en Suisse”

En 2011, la famille de Mathilde Rey décide de faire un échange de maison.

Elle quitte la petite ville de Versoix, dans le canton de Genève en Suisse, à 11 ans pour vivre dans la fameuse « TrackTown » de Eugene, dans l’Oregon aux Etats-Unis. Au cours de cet échange, la suissesse apprend l’anglais, rentre dans le système scolaire américain et commence l’athlétisme.

Mathilde Rey se fait la promesse à son retour en Suisse de revenir dans cette ville. Pour l’université et pour l’athlétisme. Et, 8 ans plus tard, elle tient promesse en s’engageant avec l’Université de Oregon, l’une des meilleures universités américaines.

J’ai commencé l’athlétisme [à Eugene]. Je me suis dit : je vais revenir pour l’université. Après j’avais aucune idée que l’université était aussi bien d’un point de vue scolaire et sportif !

confie Mathilde Rey dans un entretien exclusif avec Midnight On Campus.

Mathilde Rey repérée aux Championnats du Monde Juniors à Tampere, en Finlande

Mathilde Rey a tout d’abord joué au volleyball. Puis elle s’est mise à l’athlétisme. Et c’est grâce à ce sport qu’elle est repérée dès le lycée. À Oregon, on lui conseillait déjà de se mettre sérieusement à l’athlétisme.

Lors de son retour en Suisse après son séjour américain, elle rejoint le club de la ville de Nyon, le « COVA Nyon ». Celui-ci lui permet de travailler les épreuves combinés. Et, de plus, il s’agit du même club que les fameuses soeurs Sprunger : Léa Sprunger, championne d’Europe du 400m haies, et Ellen Sprunger, spécialiste de l’heptathlon.

En 2018, Mathilde Rey se retrouve de nouveau avec une occasion de faire un échange grâce à un excellent niveau scolaire. Elle saisit cette chance pour repartir à Eugene (Oregon) et retrouver son entraineur américain du lycée. Autre point positif : elle peut ainsi préparer les Championnats du Monde Juniors à Tampere, en Finlande.

Lors de ce nouveau passage, elle rentre en contact avec Seth Henson, son actuel entraineur à Oregon.

Et puis, sur son épreuve de prédilection, elle se classe 24ème de l’heptathlon aux Championnats du Monde Juniors. Seth Henson n’hésite pas et lui propose une bourse complète pour Oregon (au même titre que Kansas State).

Mathilde Rey Oregon Ducks Athlétisme
(Crédit photo : Oregon Ducks Athletics)

Depuis l’automne 2019, Mathilde Rey a intégré la fameuse équipe d’athlétisme de Oregon, l’un des meilleurs programmes d’athlétisme du pays.

Ashton Eaton (double champion olympique du décathlon), Edward Cheserek (17 titres de champion en NCAA), le légendaire Steve Prefontaine, Matthew Centrowitz (champion olympique du 1500m), English Gardner (championne olympique avec le relais américain sur 4x100m) et Brianne Theisen-Eaton (médaillée de bronze olympique à l’heptathlon) sont passés par les Ducks au fil des années. Sans oublier les fondateurs de Nike, Phil Knight et Bill Bowerman, largement affiliés à l’université.

Cependant, Mathilde Rey a pris une telle décision avant tout pour devenir une athlète plus forte et se retrouver dans de meilleures conditions d’entrainement

Venir [à Oregon] c’est pour la Suisse.

En gros, c’est pour devenir meilleur. Ce n’est pas vraiment pour représenter l’université en soi.

J’ai envie de sortir des performances, m’améliorer et pourquoi pas viser Paris 2024 et les grandes compétitions internationales. Mon réel objectif est de battre Annik Kälin, la championne de Suisse et les européennes. Mais je viens aussi ici car les conditions sont incroyables. On est traité comme des professionnels et on a tout le matériel à disposition.

explique Mathilde Rey au micro de Midnignt On Campus.

Avant d’intégrer les Ducks d’Oregon, la suissesse ne s’était pas du tout renseignée sur les compétitions universitaires ni sur le fonctionnement de l’athlétisme universitaire en NCAA. 

Je n’avais aucune idée de ce qu’était les Nationaux ni de comment on s’y qualifie.

Par exemple, quand j’ai su que j’étais qualifié pour les Championnats Indoor (NCAA Championships Indoor 2020). Je me suis dit : “cool, je vais me retrouver face à des adversaires plus forts et cela va me motiver encore plus”. Jamais je me suis dit que c’était la compétition la plus importante de la saison.

Après, j’ai pu me concentrer sur moi et mes performances.

J’étais vraiment comme une touriste (rires).

admet Mathilde Rey à Midnight On Campus.

“Je fais 6 mois en Suisse sans aucun lien avec Oregon” à cause de la pandémie du COVID-19

Cette première saison dans l’inconnu à Oregon avait bien commencé.

Mathilde Rey se plaçait dans le Top-10 national au pentathlon grâce à une performance de 4142 points, à Fayetteville (Arkansas). Toutefois, elle n’a pas pu goûté à l’ambiance des NCAA Championships en Indoor. La pandémie du COVID-19 a chamboulé toute la saison et a surtout annulé les Nationals à un jour de son début. 

Au début, je me disais que c’était un petit virus. La saison va avoir lieu et la compétition va se tenir. Et puis au moment de l’échauffement, notre entraineur nous dit de rentrer à l’hôtel et rendez-vous au resto : “il faut qu’on parle !”.

Pendant une heure, on l’attend. Puis le head coach (Robert Johnson) nous dit d’aller faire nos valises. On part ce soir. J’étais sous le choc. Et tout s’est enchainé rapidement lors du retour. Je me demande si je rentre ou pas en Suisse. Finalement, je décide de rentrer.

Je fais 6 mois en Suisse sans aucun lien avec Oregon. Je reçois juste des programmes mais c’est totalement different car là je suis toute seule et je dois me débrouiller seule avec ce que j’ai.

confie Mathilde Rey à Midnight On Campus.

La saison de la suissesse est complètement mise à l’arrêt.

Il faudra qu’elle attende jusqu’à juillet pour reprendre la compétition. 

Durant l’été, elle s’est quand même s’alignée sur 2 heptathlons, dont un lors des Championnats de Suisse. Elle finit 3ème de l’heptathlon lors de cette compétition nationale avec 5502 points, à près de 1000 points de son record personnel. 

Mathilde Rey Javelot Oregon Ducks Athlétisme
(Crédit photo : Oregon Ducks Athletics)

Mathilde Rey a repris sa vie américaine dans l’Oregon depuis l’automne dernier. Toutefois, avec la pandémie du COVID-19, elle doit faire face à quelques changements dans ses habitudes.

Comme la prise de sa température avant chaque début d’entraînement et le suivi de protocoles sanitaires. Et tout athlète quittant l’Etat de Oregon est placé en quarantaine de 7 jours. Le sixième jour de la quarantaine, ils sont testés. Et ils ne peuvent reprendre l’entrainement qu’à la réception d’un test négatif.

Oregon a déjà mis 2 athlètes en quarantaine et un cas positif est apparu avant la reprise de l’entrainement, avec un cas contact durant une partie de la préparation.

La chance de pouvoir s’entraîner dans l’une des plus belles infrastructures du monde

Quoi qu’il en soit, Mathilde Rey s’est parfaitement adaptée à la vie américaine.

Et contrairement à d’autres freshmen européens, la jeune suissesse a préféré se déplacer à Eugene dès l’été de sa première saison pour s’adapter le mieux possible à la vie américaine. Un tel choix lui a été bénéfique : cela lui a permis de prendre un peu d’avance et de faire une pré-saison avec son entraineur actuel.

Venir avant (le début de l’année académique ; ndlr) m’a permis de prendre du temps à construire mon corps et être prête à endosser de grosses charges, contrairement à d’autres. Et j’ai fait très attention à utiliser les choses mises à disposition par l’université comme les bains, les massages, etc.

explique Mathilde Rey à Midnight On Campus.

La Suissesse avoue tout de même avoir eu du mal avec le changement de méthode de travail et la routine du “fall training” (préparation d’automne).

Le plus gros changement qui m’a marqué entre la Suisse et les Etats-Unis, c’est la routine.

Ici, on a un plan que l’on suit à fond. Tu sais que la semaine prochaine, tu fais la même chose mais avec plus de charge. Cela est assez dur si tu restes pendant 5 ans car tu te dis que tu vas faire le même programme sans aucun changement à chaque automne. Mentalement ça peut être dur. Tu ne t’amuses pas vraiment dans l’athlétisme.

C’est pourquoi je vais essayer de voir avec mon coach pour changer cette routine d’automne.

confie Mathilde Rey à Midnight On Campus

Elle a aussi eu des difficultés avec la vie dans les “dorms”. Toutefois, aujourd’hui, elle s’y sent très bien et elle confie même se trouver dans la meilleure période de sa vie.

Je me sens hyper bien.

C’était dur l’année dernière dans les “dorms” et ce n’était pas très fun. Je m’entendais bien avec les filles mais sans plus. J’étais hyper limité dans les dortoirs. Aujourd’hui, je suis dans une maison avec une coéquipière (Taylor Chocek). Je m’entends bien avec elle et j’ai un bon groupe de potes. En plus, elle a une voiture donc je suis un peu plus libre.

Je suis dans une situation incroyable. La seule difficulté est d’être loin de ma famille.

explique Mathilde Rey à Midnight On Campus.

Mais le quotidien de Mathilde Rey ne se limite pas à l’athlétisme.

À Eugene (Oregon), elle prépare aussi une Licence en Architecture. Il ne faut pas perdre à l’esprit que, à l’instar des autres athlètes-étudiants, la suissesse jongle entre les études et la préparation de la future saison d’athlétisme.

Je me réveille vers 6-7h.

J’ai cours toute la matinée de 10h jusqu’à 12h avec un cours en ligne que je peux faire à n’importe quel moment de la journée.

À midi, je mange puis j’ai entraînement à 14h jusqu’à 16h-16h30.

Le lundi et le vendredi, j’ai la muscu le matin. On alterne entre les semaines à 6h30, 7h20 ou 8h10.

Les entraînements ont lieu tous les jours sauf le jeudi et le dimanche. Le jeudi est consacré au yoga. La séance n’est pas obligatoire.

Les mercredis et les samedis en automne sont les plus durs parce que tu as un jour de pause après. Ces jours-là, je m’entraine et j’enchaine avec de la musculation pour le haut du corps. Mentalement, c’est très dur.

rend compte Mathilde Rey à Midnight On Campus.

Mathilde Rey a débuté sa deuxième saison chez les Ducks.

Lors de son arrivée, Oregon n’avait plus de piste d’athlétisme puisque le mythique Hayward Field était en phase de rénovation en vue des futurs Championnats du Monde d’athlétisme. L’heptathlète devait s’entrainer sur la piste d’un lycée de la ville d’Eugene et dans une salle partagée avec l’équipe de football pour sa première saison universitaire.

À vrai dire, les conditions n’étaient pas les meilleures.

Depuis octobre, le stade est enfin à disposition des athlètes d’Oregon. Ceux-ci se retrouvent avec des infrastructures totalement neuves et une nouvelle piste d’athlétisme doté de 9 couloirs, une salle de musculation, une partie Indoor avec une piste de 140m de six couloirs, une aire de saut, une aire de lancer, des équipements de médecine, une salle d’hydrothérapie, un salon de coiffure, de manucure et pleins d’autres choses.

Grâce à un investissement onéreux de plus de $200 millions, les athlètes d’Oregon sont baignés dans une structure incroyable afin de préparer les futures grandes échéances au mieux.

Quand tu rentres dans le stade, tu te retrouves avec cette énorme courbe qui résonne tellement bien. Quand la pluie tombe dessus, tu as l’impression de faire face à un orage. Cela va être impressionnant quand il y aura du public. 

C’est incroyable. C’est un truc de fou.

À chaque fois, je me dis que j’ai de la chance d’être dans cet endroit et j’en profite à fond. Cela me motive à travailler. J’ai tellement de chance de travailler dans un tel environnement. Chaque jour, je me dis que j’ai des meilleures conditions que certains professionnels en Suisse. Surtout que je vis à 5 minutes du stade.

s’extasie Mathilde Rey au micro de Midnight On Campus.

En effet, la nouvelle piste du Hayward Field est vendue comme la piste la plus rapide du monde. Cependant, le sol très dur a posé pas mal de soucis d’adaptation chez les athlètes. 

La piste est très dure et elle offre très peu de rebond. À l’intérieur, c’est la même chose. Plusieurs athlètes ont connu des périostites. Moi j’ai eu la chance. J’ai rien eu. 

admet Mathilde Rey à Midnight On Campus.
Hayward Field Oregon Ducks Athlétisme
(Crédit photo : Oregon Ducks Athletics)

L’objectif de Mathilde Rey en 2021 : “me concentrer à fond sur moi et mes records”

Mathilde Rey avoue elle-même avoir beaucoup travaillé cette saison. Elle possède une grande envie de battre ses records et, dans un petit coin de sa tête, elle pense déjà au podium pour les grands rendez-vous de la saison.

Sans se mettre de pression. 

Elle a travaillé à l’automne avec le groupe du head coach, Robert Johnson, qui a mis l’accent sur le sprint afin de développer sa vitesse. Sa seule crainte en 2021 ?

Ne voir aucun progrès dans ses performances personnelles.

Cette saison, j’ai clairement envie de faire des records et de m’améliorer aux haies. Je sens aussi que j’ai pris en force. Et, aussi, je veux aussi me qualifier pour les Nationals.

Je veux me concentrer à fond sur moi et mes records.

Je veux me qualifier pour les grandes échéances [de cet été]. Et, honnêtement, je suis confiante pour cette saison. Je me sens hyper bien et j’ai confiance au programme. Physiquement, je me sens mieux qu’en 2020. Selon les tests effectués (masse corporel, prise de sang, etc.), je suis dans une très bonne forme.

partage Mathilde Rey lors de l’entretien exclusif avec Midnight on Campus.

Mathilde Rey est de nature très exigeante avec elle-même. Elle confie avoir l’envie de battre les filles de son âge et d’être la mieux classée possible chez les européennes. Mais, le COVID-19 crée tout de même quelque doute pour le début de saison. Certaines équipes de la conférence Pac-12 ne disposent pas de salle pour l’indoor à l’heure actuelle.

Et, afin de connaitre une saison en Indoor, Oregon doit traverser les Etats-Unis.

Pire, la pandémie a aussi privé Mathilde Rey de revenir en Suisse pour les fêtes.

À cause de la crise, je ne suis pas rentré. J’ai préfère me rendre en Californie. C’était tellement dur surtout quand tu vois toutes les images sur Instagram.

J’ai réussi à ne pas trop être affecté par les fêtes en faisant plein d’activités. À Noel, j’ai passé les fêtes avec mon oncle basé à Seattle (Washington). Pour le Nouvel An, je suis allé à Huntington Beach (Californie) chez une coéquipière. J’ai pu découvrir la Californie, surfer et c’était incroyable. 

Le moment le plus dur était lors du Réveillon du Nouvel An, lors de l’appel avec mon frère. Là je me suis dit : “il me manque”.

partage Mathilde Rey au micro de Midnight On Campus.

Le fait d’être éloigné de sa famille est très dure pour Mathilde Rey. 

Le COVID-19 limite l’athlète d’origine suisse à se déplacer. Il y a la peur de rester bloquer en Europe, la contrainte des protocoles mis en place par Oregon. Mais, aussi et surtout, d’attraper le virus.

La suissesse de 19 ans a réussi à se créer un très bon groupe d’amis.

Elle a aussi créé des liens avec les francophones de l’université.

Mathilde Rey peut se retrouver avec 3 français (Alessia Zarbo qui évolue aussi en athlétisme, Emmanuel Coste qui joue au tennis et Tom Guéant qui pratique le golf) pour des soirées raclette à Eugene.

Mathilde Rey Oregon Ducks Athlétisme
(Crédit photo : Oregon Ducks Athletics)

“C’est un plus car ça me permet d’avoir un lien avec mes racines même si on n’a pas la même nationalité. Toutefois, ça fait du bien d’avoir quelqu’un avec qui tu peux partager cette vie. Tu peux avoir les mêmes délires et parler des galères que t’as sans te sentir exclue. C’est clair, c’est un plus.

Je conseillerai à ceux qui veulent rejoindre la NCAA de se construire une petite communauté pas spécialement de la même nationalité car ça aide d’être avec des gens qui vivent la même chose que toi. Je pense que ça m’a aidé à me construire bien ici. Maintenant, je me suis construit un bon groupe d’amis avec les américains mais aussi une petite communauté de francophone. Je me sens bien.

Là j’ai vécu mes meilleurs trois mois et je profite à fond.”

souligne Mathilde Rey à Midnight On Campus